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amiante à fond de cale

Amiante

Cet article paru en 2002 dans l'express est très bien fait et cerne bien le terrible drame de l'amiante . Je le trouve très intéressant. Bien évidemment, il a cinq ans et hélas, les chiffres qui y figurent sont à revoir à la hausse. N'hésitez pas à le commenter et si vous avez des éléments et témoignages à apporter,je suis preneur.

Paru dans L'Express du 04/04/2002
Construction navale
Amiante à fond de cale    
par Thiolay Boris


«A chaque étage, je suis obligé de m'arrêter pour reprendre mon souffle. Là, je n'aurais jamais pu monter par l'escalier...» André n'a que 51 ans. Mais, pour se joindre aux 150 victimes de l'amiante qui demandent, en ce jeudi pluvieux de mars, à être reçues par le député maire de Brest, il a dû prendre l'ascenseur. Dans ce rassemblement de personnes qui réclament justice, une large majorité d'anciens de la Navale: retraités d'Etat de la DCN (Direction des constructions navales, qui fabrique les navires de la Marine nationale) ou d'entreprises privées travaillant en sous-traitance pour l'arsenal.
Des veuves, aussi. Et des salariés plus jeunes, qui découvrent qu'ils ont été contaminés. Comme André, caréneur de métier. Trente ans à réparer les coques des navires, militaires et civils. En 1999, le verdict du scanner tombe: «Plaques pleurales.» Un épaississement des parois pulmonaires dû aux microscopiques fibres d'amiante inhalées.
Le premier stade dans ces maladies souvent évolutives et irréversibles, qui ne se déclarent parfois que trente ans après l'exposition. Avec la menace d'insuffisances respiratoire et cardiaque graves, et de cancer. «La mort à petit feu, par étouffement», disent les proches. Responsable actuellement de 3 000 décès par an, l'amiante pourrait causer 100 000 morts en France d'ici à 2025...
André, comme tant d'autres, a entamé une action en justice. L'Addeva (Association de défense des victimes de l'amiante) du Finistère compte 450 adhérents, 200 affaires en cours et une ribambelle de condamnations d'employeurs pour «faute inexcusable». «Dans les navires, l'amiante était omniprésent et des milliers d'ouvriers ont été contaminés», explique Me Michel Ledoux, l'un des spécialistes de ces dossiers. Le problème date d'avant guerre, avec la mise en service, sur les bateaux, de machines à vapeur atteignant des températures très élevées. L'isolation du matériel est alors indispensable.
Pour le sale boulot, on fait appel aux intérimaires Jusque dans les années 70, on calorifuge les chaudières, les tuyauteries, les échappements... avec des matelas d'amiante, le matériau «miracle». «Il y a eu un usage massif, abusif et inutile d'amiante à la DCN, commente Julien Le Calvar, retraité de l'arsenal de Lorient et ancien responsable de questions d'hygiène et de sécurité. On aurait pu réduire son usage au strict minimum, dans des conditions de sécurité correctes. On en a mis partout, y compris là où ça ne servait à rien. On a exposé à des atmosphères amiantées des gens qui n'avaient rien à y voir et qui en sont morts...»
Bruno Aoustin, 50 ans, en «préretraite amiante» depuis peu, témoigne: «Tous les bateaux de la Marine nationale vieux de plus de vingt ans étaient pleins d'amiante. Mais ce n'est que dans les années 80 qu'on nous a dit qu'il y avait un danger. Et ils veulent nous faire croire qu'ils ne le savaient pas avant?» Les signaux d'alerte et les preuves ne manquaient pourtant pas. Dès 1906, un médecin du travail signale la toxicité du produit. L'asbestose - l'une des maladies dues à l'amiante - est reconnue comme maladie professionnelle en 1945. Il faudra attendre le 1er janvier 1997 pour qu'une loi interdise l'amiante en France... A la DCN, une seule dérogation permanente: l'usage de joints amiantés pour les réacteurs des sous-marins nucléaires. «L'interdiction, c'est très beau sur le papier! Avec les mesures prises et les procès, on croit qu'il suffit de purger le passé et que l'amiante a disparu. Ce n'est pas le cas...» poursuit Julien Le Calvar. La lecture de certains documents de la DCN laisse perplexe. A la fin de 1996, deux mois avant l'interdiction, on craint la rupture de stock à l'arsenal de Brest: les produits de substitution ne sont pas au point et «le remplacement des produits à base d'amiante par des produits sans amiante ne sera effectif que fin 1997». Avis du responsable concerné: il «propose de passer outre cette interdiction» et invite «les services utilisateurs à exprimer leurs besoins pour l'année à venir»... A la DCN Lorient, le 14 février 2001, on signale par écrit que «malgré le recensement que nous avons effectué sur console, nous découvrons toujours, au fur et à mesure de l'assainissement, de l'amiante ou des produits amiantés non signalés, ni en console ni par des étiquettes»... A Lorient toujours, le 13 septembre 2001, un salarié «découvre avec stupeur […] que le magasin délivre des presse-étoupes avec des joints en klingerite» [NDLR: alliage contenant de l'amiante] qui sont montés sur les bateaux... «Le personnel de la DCN a interdiction de travailler sur l'amiante, sous peine d'être sanctionné. Mais, tant qu'il y aura du stock, il y a un risque potentiel. Il n'y a pas de programme de désamiantage complet des navires de la Marine nationale, mais seulement du coup par coup, en fonction des réparations à effectuer, indique Bruno Simon, responsable CFDT à l'arsenal de Brest, et nos revendications sont claires: destruction des stocks d'amiante, information des personnels sur les produits de substitution, transparence de la direction sur le sujet.» Un chiffre, éloquent: au 27 octobre 2000, 5 576 employés de la DCN étaient susceptibles
Malgré tout, les ouvriers des arsenaux sont - depuis des années - incomparablement mieux protégés et informés que leurs confrères du secteur privé. Le témoignage de Francis et Adrien (1), deux salariés de l'entreprise qui fait de Brest le premier site de réparation navale en France, est édifiant. «De l'amiante, il y en a partout sur les vieux navires. On est censé prendre des précautions, mais il y a une telle pression économique sur les délais que la sécurité... Travailler huit heures à fond de cale, dans un espace confiné et surchauffé, avec un masque et une combinaison, c'est impossible. Tout le monde le sait...», confie Francis. «Lorsque l'entreprise spécialisée chargée de désamianter finit de défloquer quelques heures avant qu'on démarre, vous imaginez l'atmosphère où on bosse!» Adrien renchérit: «L'an dernier, on a eu un méthanier américain en réparation. Après deux semaines de boulot, alerte à bord: de l'amiante. On nous a obligé à porter des masques, des gants et des combinaisons, à changer trois fois par jour. Au bout de quatre jours, il n'y avait plus de rechange. On a repris le travail comme avant...» Des conditions de travail que Serge Boubennec, de la CGT métaux, espère voir évoluer. «On sait que le sale boulot est systématiquement sous-traité. Plus c'est risqué, plus on fait appel aux intérimaires, aux gens qui ne sont pas formés et qui n'ont pas de suivi médical.» A Brest, l'ASC3A (Association de salariés en cessation d'activité anticipée amiante) vient d'ouvrir ses portes: «Tous les jours, on a des gars de 50 ans qui viennent s'informer. Les dégâts sont énormes. On en a marre de compter les décès...»

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