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TEMOIGNAGE

Le sort des personnes ayant été en contact avec l'amiante, malgré la possibilité de cessation anticipée d'activité, avec tout de même une perte financière très importante et difficile à surmonter pour les bas salaires n'est pas suffisamment pris en compte par l'état,la représentation nationale, les corps constitués dont certains syndicats........
Témoignage personnel d'un instant répétitif de notre vie quotidienne.

Et dire qu'ils savaient.
Ils savaient le caractère nocif des poussières d'amiante depuis le début du XXème siècle.
Ils savaient le caractère cancérigène de celles-ci dès le milieu des années cinquante.
Ils savaient et n'ont entrepris avant 1977 aucune recherche "afin d'évaluer les risques pesants sur les travailleurs exposés à ces poussières d'amiante, ni pris de mesures aptes à éliminer ou à limiter les dangers"(extrait de l'arrêté du 3 mars 2004 du conseil d'état).
C'est à tout cela que je pense ce lundi matin en poussant la porte de l'hôpital .J'aperçois Alain, assis dans la salle d'attente du service radiologie.
" Salut Alain, tu viens faire un scanner "
" Eh oui, il parait qu'à cinquante ans, il vaut mieux contrôler l'état de l'objet "
L'objet signifie pudiquement le poumon, motif de bien des angoisses et de larmes.
En ce moment précis, je pense à Yvon, Michel, Jean, Jacques, …………. ,"attrapés." par le mésothéliome et qui me regardent de la haut,très haut.
Je pense également à Gérard, Lucien, Louis, Pierre,………… atteints de plaques pleurales ou d'un épaississement de la plèvre, vivant au quotidien avec leur handicap , la peur au ventre que ces symptômes se transforment en pathologie lourde.
Mon compagnon de l'arsenal vient juste d'être pris en main par une jeune femme fort sympathique, souriante, un vrai rayon de soleil dans ce monde si cruel. Ça fait du bien, ça fait beaucoup de bien.
Je patiente depuis trois quarts d'heure. Inconsciemment, je suis anxieux pour Alain, je ronge le peu d'ongles qui subsiste sur mon pouce droit et mon pied gauche part dans un mouvement de va-et-vient, de plus en plus rapide. Au bout d'une heure, je vois une mine défaite revenir dans la salle d'attente :
" Examens complémentaires " me dit Alain.
Nous n'ajoutons rien de plus, car nous savons, nous savons que derrière ces deux mots se lit une immense détresse, un grand désespoir. Je perçois dans ses yeux un appel au secours, mais hélas, inconsciemment, je détourne le regard. Je m'en veux, je m'en veux de ce geste lâche et indigne. Je m'en veux, mais n'y peux rien.  Nous nous serons la main, longuement, avec tous les deux les yeux humides.Je me lève car le radiologue m'appelle.
" Bonjour, monsieur, allongez-vous sur la table.Je vous sens tendu, rassurez-vous, ça ne fait pas mal "
Quel imbécile, c'est le résultat de l'examen qui me fait peur, pas l'examen.
Il avance la table vers le tube et se dirige vers sa cabine.J'ai les jambes qui tremblent, le cœur qui bat vite, très vite. Le tube se déplace.
" Bloquez votre respiration "
Le tube s'agite, s'arrête, bloquez, débloquez, le tube s'agite, s'arrête, bloquez, débloquez… Une éternité, un véritable calvaire.J'ai l'impression que l'heure s'est arrêtée.
Puis plus rien. Je suppose que le radiologue analyse les clichés.
Et on repart pour un tour.
Le tube s'agite, s'arrête, bloquez, débloquez, le tube s'agite, s'arrête, bloquez, débloquez…
La sueur dégouline sur mon front, descend dans mon dos, glaciale. Je me sens mal, très mal.
" C'est terminé, monsieur, il n'y a rien à signaler, tout va bien. "
Alors là, un sentiment indéfinissable vous envahit, une joie immense, des frissons vous parcours tout le corps,
" Je vous revois dans deux ans " me lance le radiologue en quittant la salle d'examen, me ramenant par ces quelques mots à la réalité, une angoisse permanente jusqu'à ………..
Jusqu'à quand ? Qui peut dire aujourd'hui où je serais dans deux ans, dans un an, demain !
Porée Philippe  Janvier 2007






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